28 jun. 2012



Je partage l'un de mes premiers textes. J'ai osé lire ce poème en public, il y a quelques mois, au Fishing Poetry à La Ola fresca, Valencia. Il y a plus de vingt ans, ma cohabitation avec ce texte pendant plusieurs mois me permit d'apprendre ce que retravailler un texte signifiait. Bien que je ne me sois pas inspirée de façon consciente de Les mariés de la tour Eiffel de Chagall, l'esprit de cette peinture m'habitait sans que je ne sache pourquoi ni comment. Comme dans les romans que j'allais écrire par la suite, il y a dans ce texte plusieurs éléments qu'il m'est impossible d'expliquer et qui me semblent n'avoir rien à voir avec ma vie sur cette terre. Mystère de l'écriture, de l'art, de l'au-delà...

Je dédie ce poème à Noël Audet, directeur de mon mémoire, qui a su conjuguer direction et liberté.




La mer nivelle mon corps
Endormi, épuisé
Sur une plage verte
Peuplé d'eau de sel et de vent

Les oiseaux se sont enfuis
Et les marins s'en sont allés
Ailleurs

Mon corps se fait sirène et appel et folie
Cherchant à séduire celui qui occit Icare
D'un certain mal assoiffé
Le voulant à tout prix revenir encore et encore

Éternité d'une plage déserte
Bleue, jaune, sableuse et verte
Dernière citrouille de la saison
En manque d'amour de haine et de passion

Les vagues s'en sont allées coucher
Et la lune s'est mise à déferler
De sa pelure l'étrange citrouille départie
À la nuit porteuse, de tout son long s'est abandonnée

Les violons se sont tus
Et les taureaux se sont mis à danser
Dans un ciel endormi
Se sont éclatés

Noces d'invités débridés
Usurpant les cordeaux du destin
Et croyant ce bonheur ne jamais devoir s'évanouir

Mais déjà l'aube mendie son éternité
Heure de batailles perpétuelles entre fous ailés et soldats bottés
Guerre sans intérêt
Puisque tout le monde sait qui va l'emporter





                                      II


Et le soleil tristement s'habille
Pour la journée de juillet

On entend déjà la foule
Il fallait faire comme si de rien n'était
Mais on avait tous mis les atours
Oui, ceux de la foule, ceux de juillet

Ils arrivaient avec leurs bottes de plomb
Leurs airs en série
Leurs faces de circonstance
Leurs paniers tout préparés

Il fallait qu'ils disent qu'ils étaient venus
Alors ils nous arrachaient nos bracelets et nos colliers
On ne criait pas
On attendait, patiemment, le soleil couchant

Et ils repartaient
Brûlés, repus, contents
Avec leurs bottes de plomb pleines de sable
Leurs paniers pleins de nos bijoux dérobés

C'était tous les ans pareil
On le savait
Une journée seulement
On attendait patiemment, et la caravane s'en retournait

Sitôt libérés
Il fallait balayer leur passage
Reprendre possession de nos souffles et paysages
À nos violons et à nos vagues, retourner enfin



Denise Blais
Montréal, avril à octobre 1989

3 jun. 2012

Le printemps érable

En écho au printemps érable, ce texte extrait de mon roman Zizanne à Paris.


Anne marche rue Saint-Denis et aperçoit l’érablière de son enfance. Se souvient du sirop d’érable qu’on dégustait chaque printemps. La partie de sucre. La seule vraie fête que l’on se permettait. Une fois par année. Une seule fois par an. L’on pouvait laisser la joie couler dans ses veines au rythme du sirop d’érable que l’on étendait sur la neige, que l’on savourait comme un bonbon de la Vie. L’on se lançait des balles de neige et la Vie pouvait reprendre ses droits. La bataille de balles de neige ne portait plus trace de colère ni de vengeance. La bataille de balles de neige n’était qu’une saine bataille de la fratrie et faisait partie du rituel printanier.

Anne marche rue Saint-Denis, dans ses bottes achetées place d’Italie, et ne pense à rien. Regarde un oiseau s’envoler. Avait oublié qu’il y avait des oiseaux à Paris France. Si absorbée par le macadam, avait oublié. Avait oublié qu’il y avait des oiseaux amis. Des amis oiseaux.
 
 

©2010 Denise Blais